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lvanov, l'odieux soit loué !
«
Non, docteur Tous, tant que nous sommes, nous avons une telle quantité de rouages, de boulons, de soupapes qu'on ne saurait se juger les uns les autres... Je ne vous comprends pas, vous ne me comprenez pas et nous-mêmes, nous ne nous comprenons pas. » Ainsi se justifie lvanov (dans la nouvelle, et forte, et limpide traduction signée Philippe Adrien et Vladimir Ant) face au médecin qui l'accuse de précipiter la mort de sa femme tuberculeuse pour en épouser une autre, plus jeune, plus riche... moins juive. Les choses ne sont jamais si simples. Et lvanov, comme les choses, comme nous, est d'une insaisissable complexité qu'on ne remerciera jamais assez Tchekhov (1860-1904) d'avoir tenté d'explorer. N'intitule-t-il pas « comédie » la première version d'
Ivanov en 1887, puis « drame » la seconde, à peine modifiée, en 1889 ? C'est vrai que dans cette dernière - qu'a choisie de mettre en scène Philippe Adrien - le mélancolique héros aristocrate, à bout d'échecs et d'insatisfactions, décide de se suicider, quand il mourait accidentellement en 1887. Mais, histoire de corser l'affaire, et d'en rendre mieux encore la poisseuse ambiguïté, la noirceur désespérante dans la scénographie fantomatique de Jean Haas, Adrien, lui, conjugue les deux fins. lvanov (magistralement « hanté » par l'acteur funambule Scali Delpeyrat) tente d'abord de se brûler la cervelle, puis rate même sa mort volontaire, laisse échapper son revolver, tandis qu'un infarctus, sans doute, l'emporte... Un gâchis. Le garçon, pourtant, avait tout pour réussir: grand propriétaire terrien, homme à femmes séduisant et intellectuel brillant porté par de généreuses idées nouvelles. De celles qui obligent constamment à se dépasser. En épousant, par exemple, presque par devoir (?), une jeune femme juive, Anna, dans une société russe dont Tchekhov dépeint crûment le profond antisémitisme. lvanov s'en lassera et, rongé de culpabilité - Anna est entretemps tombée malade -, ne pourra plus que fuir chaque soir le domicile conjugal. Jusqu'à la mort de l'épouse. Rarement personnage aussi antipathique, rarement situation aussi sordide auront été portés sur scène. Qu'est-ce qui motive réellement Ivanov ? Ne cherchait-il pas en Anna et - sitôt après! - en Sacha de riches héritières capables de régler ses dettes ?
Pourquoi, à peine séduites, n'aime-t-il déjà plus ses conquêtes ? On ne saura pas. Lui-même ne sait pas, ruiné qu'il est de toute façon par une culpabilité existentielle, comme si sa naissance même, sa seule existence étaient déjà des fautes. Par-delà son indignité, sa médiocrité d'âme, Ivanov est racheté par sa souffrance. Devient fascinant personnage parce que torche vive en constante et insoutenable combustion. Philippe Adrien a monté le texte insupportable de violences privées et publiques avec une rayonnante intelligence. Devant nous s'agite un petit monde perclus de mesquinerie et qui en crève. Alors que Freud mesurait l'avancement des civilisations à leur degré de culpabilité, Adrien montre comment on peut au contraire en mourir. C'est l'inconscient assassin des personnages qu'il met ainsi en scène dans le fond obscur du plateau, à travers ces créatures bizarres, ces mécaniques dadaïstes. La troupe, haute en personnalités et singularités, parfait encore le climat inquiétant aux vapeurs surréalistes. Rendons particulièrement hommage à Etienne Bierry, époustouflant en mari alcoolique soumis à sa patronne de femme; 90 ans et une verve étourdissante. Le théâtre magnifie.
Fabienne Pascaud
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Les abords de la Cartoucherie de Vincennes ont du charme en technicolor. Ses théâtres fonctionnent — enfin, pas tous… L’Aquarium, orphelin de Julie Brochen nommée à Strasbourg, reste clos sur ses souvenirs dans l’attente d’une hypothétique désignation de directeur. Le Chaudron ne bout pas fort. A la Tempête, en revanche, Philippe Adrien donne souffle à une mise en scène étincelante de la première pièce de Tchekhov,
Ivanov (1887), dans le texte français cursif, incisif, inventif, qu’il signe avec Vladimir Ant. C’est la pièce mère de l’œuvre tout entier d’un médecin aux diagnostics infaillibles. Ivanov, Hamlet de province, propriétaire terrien ruiné, idéaliste déçu, intellectuel décavé devenu raté mélancolique, exsude le malheur alentour. Deux femmes amoureuses seront ses victimes offertes, jusqu’à ce qu’il décide d’en finir avec lui-même. Il est souvent question d’un fusil chez Tchekhov. Ici, il apparaît au début, quand Borkine, l’intendant alcoolique et magouilleur, met en joue pour rire Ivanov endormi. Le traitement de choc appliqué par Adrien à cette pièce – au fond sans intrigue véritable ni action, de surcroît dotée d’un héros négatif – la rend, à la représentation, d’une tonicité impayable, le paradoxe étant qu’une société de grisaille, fondée sur la médiocrité, la cupidité des uns et le désœuvrement des autres, se met du coup à exister avec une indéniable force tragi-comique. Un décor suggestif de Jean Haas, placé sous les lumières sombres de Pascal Sautelet, accuse les méplats du visage hideux d’un univers sans issue pour toute âme bien née.
Un climat de fantasmagorie sociale digne de Gogol baigne donc le plateau où se meuvent de belles individualités, chacune creusant en relief son personnage. Scali Delpeyrat fait un impeccable Ivanov à migraine, d’emblée noyé dans le chagrin du dégoût de soi et du monde. Etienne Bierry donne à Lebedev tout son poids d’humanité. Jean-Pol Dubois habille le personnage de Chabelsky d’une sorte de désespoir grotesque du meilleur effet. Alexandrine Serre (Sacha, la seconde chance d’Ivanov), c’est un bijou au naturel. Florence Janas (Anna Petrovna, l’épouse) émeut sans tabler sur le pathos. Thomas Derichebourg compose un Borkine bariolé, tandis que Julien Villa (Kossyhk, flambeur fou) abat son jeu d’acteur avec maestria et qu’Olivier Constant prête à Lvov (médecin traitant, honnête homme emmerdant) une présence énervante, etc. Philippe Adrien anoblit en profondeur tout ce qu’il touche.
Jean-Pierre Léonardini
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Magazine
Superbe Ivanov
Ivanov, une comédie ou un drame ? Les deux bien évidemment, et d'ailleurs Tchekhov, prenant en compte les réserves exprimées par la critique et le public lors de la création de sa pièce qu'il avait présentée à Moscou en 1887 comme une comédie, remania celle-ci pour la faire jouer comme un drame un an plus tard à Saint-Pétersbourg. N'en va-t-il pas ainsi de la plupart des œuvres théâtrales de Tchekhov où les éléments comiques se mêlent étroitement aux situations tragiques ? Et si l'on a si profondément aimé la mise en scène d'
Ivanov que nous propose Philippe Adrien au Théâtre de la Tempête, c'est pour cette raison qu'elle respecte avec une belle et fidèle intelligence du texte la double identité de la pièce et qu'elle ne tire pas abusivement celle-ci vers un genre ni vers l'autre. Elle est sombre et gaie à la fois.
Ivanov nous donne à voir un personnage tragique - en ce qu'il est réellement, mais vu comme un personnage comique à travers le regard des autres. C'est exactement ce que voulait Tchekhov, faire une comédie sur la tragédie d'un homme, et c'est ce qu'a réussi à traduire Philippe Adrien. Un autre de ses mérites est d'avoir évité de porter un jugement moral sur Ivanov, tentation propre à certains metteurs en scène. Là encore la fidélité d'Adrien à l'auteur est totale. Celui-ci disait : « Je ne condamne personne, je ne donne raison à personne. Il n'y a dans ma pièce ni scélérat ni ange. » Tchekhov proposait une sorte de morale de l'indifférence, on pourrait appeler cela de l'objectivité. L'excellente interprétation du personnage par Scali Delpeyrat obéit étroitement à ce souci : une grande simplicité, qui n'affadit pas pour autant la souffrance du héros, aucun effet superflu, aucun surlignage psychiatrique.
Quant au spectacle lui-même, il nous a remplis de bonheur. Dans un large et profond espace habillé de bois cendré, superbement architecturé et décoré par Jean Haas ; et éclairé par des lumières en clair-obscur, si bien dans le ton de la pièce, réglées par Pascal Sautelet, la dizaine de comédiens qui accompagnent la tragédie d'
Ivanov nous livrent la comédie de leur insouciance, de leur frivolité et de leur ennui dans une sarabande à laquelle Philippe Adrien donne une coloration farcesque que, là encore, Tchekhov n'aurait pas désavouée. Chacun joue avec infiniment de drôlerie un archétype de l'étonnante société russe de cette fin du XIXe, et leur rassemblement festif compose une sorte de symphonie baroque délirante. Nous avons adoré ce spectacle. Ajoutons que le texte français de Philippe Adrien et Vladimir Ant, clair, moderne mais rigoureux, est d'une grande qualité.
Philippe Tesson
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Un homme fraqile
Philippe Adrien met en scène un « Ivanov » de Tchekhov limpide et sombre, servi par des interprètes magnifiques.
LE PERSONNAGE DE TCHEKHOV, Ivanov est-il « le type même du sujet masculin des temps modernes" comme le dit Philippe Adrien, au moment où il monte la pièce qui porte en titre le nom de cet antihéros ?
Dans cette première œuvre théâtrale de l'écrivain russe, on y a plutôt vu une image de ces intellectuels du XXe siècle sachant penser et ne sachant pas agir. Mais Adrien a raison au moins sur les relations de l'homme avec les femmes : Ivanov est moins fort qu'elles, et ne sait se décider. Cette histoire d'un homme fragile à l'extrême rompt avec le cliché du mâle triomphant. Ivanov ne balbutie pas sentimentalement comme une figure d'un film de Truffaut ou de Rohmer, mais il en a la perpétuelle hésitation.
Le sujet est plus vaste : cet Ivanov anime une propriété agricole qu'il laisse aller à vau-l'eau, indifférent aux exhortations de son métayer prêt à toutes les malhonnêtetés pour prendre le dessus sur les voisins. Il devrait se soucier de sa femme malade : il l'a arraché à un milieu juif conservateur et résiste à l'antisémitisme qui l'entoure. Mais il est peu sensible à ce mal qui va finir par tuer son épouse. Une autre femme est éprise de lui. Quand il sera veuf, il la demandera en mariage, mais sans croire à l'avenir, puisqu'il se donnera la mort.
Philippe Adrien, qui aime à trouver le sens caché des œuvres, s'intéresse depuis longtemps à Tchekhov, mais il n'avait sans doute pas atteint à cette vérité et à une telle limpidité avant cet Ivanov, dont il détaille toute la partition et fait vibrer chaque personnage.
Le décor gris, sombre, dessiné par Jean Haas, est un monde aussi mental que physique : il est la tristesse tchékhovienne et il est la vie villageoise. Dans cet espace qui s'agrandit et se transforme, la mise en scène suit finement, patiemment, mais sans lenteur, le cheminement incohérent d'Ivanov, qui ne croit pas en Dieu et ne croit pas davantage en lui-même. L'interprète, Scali Delpeyrat, sait être gris et brûlant, froid et passionné, banal et poignant. Rien à voir avec le Hamlet qu'il incarna naguère, toujours sous la direction d'Adrien, mais à la même altitude!
Et il y a tous les autres car, en ces temps de crise, on donne encore des pièces avec douze acteurs à la Tempête de la Cartoucherie ! Si Ivanov joué par Sacali Delpeyrat tend à l'abstraction spirituelle, ses partenaires sont le concret même. Florence Janas, Alexandrine Serre, Lisa Wurmser, Jana Bittnerovna ont la brûlure de l'âme, ou celle de l'appétit de vivre. Jean-Pol Dubois porte tout un monde avec lui. Étienne Bierry a une incroyable densité dans sa façon de donner son existence au personnage secondaire de Lebedev (et l'on admire que l'acteur-directeur du théâtre de Poche-Montparnasse vienne rejoindre cette équipe le temps d'un grand spectacle d'automne). Ce brassage d'interprètes si divers est magnifique.
Gilles Costaz
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Les coups de cœur de Mr Guy
Une vingtaine d'années avant que la tornade bolchévique, ses lendemains qui chantent et ses luttes finales renversent le régime féodal des tsars, alors que Freud assistait aux consultations de Charcot, Tchekhov écrivait Ivanov.
Ivanov allait connaître le désenchantement jusqu'à la chute finale. La chute est d'une importance capitale dans cette pièce. Source de rires aussi, elle est l'essence même de la comédie selon Bergson. Elle révèle l'absurdité d'un mouvement ou d'une pensée en proie à la répétition, principale force de son inertie. L'intemporalité et l'universalité d'Ivanov reposent à mon avis sur un axiome très simple. La dépression engendrée par la rencontre de deux mouvements de pensées, comme on pourrait le dire en météorologie de deux masses d'air de densités différentes. D'un côté une pensée de survie, juste bonne à gérer les "affaires" courantes et asseoir sa domination. Et de l'autre une pensée incertaine en proie au doute existentiel, qui doit trouver sa parole, tout en se heurtant sans cesse au langage. Chabelski : "Je ne crois à aucune des paroles que je prononce". Ivanov : " Il aime, il aime plus, il n'est pas maître de ses sentiments… Ce sont là des lieux communs, des banalités, qui ne m'aident en rien… Borkine : "Je cherchais la prose et je trouve la poésie". Dans une lettre à Souvarine, Tchekhov écrit : " Si le public sort du théâtre avec la conviction que les Ivanov sont des salauds et les docteurs Lvov de grands hommes, alors il me faudra prendre ma retraite et envoyer ma plume au diable. Compte tenu de la psychologisation ambiante, peut-être émettrait-il aujourd'hui les mêmes craintes, à l’idée que le public sorte du théâtre avec la conviction qu'Ivanov n’est qu’un malade dépressif.
Hésitant entre la comédie et le drame, à force d'écriture, Tchekhov fait œuvre de poète. Comme Borkine, grâce à la mise en scène de Philippe Adrien nous entendons cette poésie. L'agencement habile des espaces, les différentes profondeurs de champs sont en harmonie avec les reliefs des pensées tourmentées des personnages. Les acteurs sont tous formidables. Quand je pensais à Chabelski, je voyais Jean-Paul Roussillon, et bien maintenant je verrais aussi Jean-Pol Dubois.
Monsieur Guy, 27 septembre 2008
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Ivanov traîne son mal de vivre inexplicable et cherche en vain un apaisement. Le propriétaire terrien jadis exalté, brillant, aimant, est aujourd'hui sans le sou, délaisse sa femme mourante et noie son désespoir dans le jeu et la vodka. Au réalisme du premier acte succède un univers onirique, entre fantastique et farce. Derrière un rideau aérien, dans un intérieur enfumé façon cabaret, évoluent des personnages masqués dans une ronde cauchemardesque. On croit s'amuser, mais la Russie fin de siècle respire l'ennui et c'est la déliquescence de toute une société que symbolise celle d'un seul homme, à l'aube de la révolution. S'appuyant sur une nouvelle traduction qu'il cosigne avec Vladimir Ant, contemporaine et fidèle à la fois, Philippe Adrien livre une mise en scène subtile qui donne corps avec justesse à la féroce mélancolie du personnage. Scali Delpeyrat (il joua Hamlet pour Adrien) est Ivanov, et il ya quelque chose de commun à ces deux êtres à la marge.
N. V. E
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Mélancolie mon amour
Il fut un temps où Ivanov était drôle, énergique et amoureux. Vivant. Mais, voilà : ce temps-là est révolu, et sa jeunesse audacieuse se réveille engluée dans une lassitude perpétuelle que l'on nommerait aujourd'hui dépression. Tchekhov, lui, parle d'ennui et de mélancolie. De solitude torturante, bien qu'il entoure son héros d'une épouse malade et magnifique, d'un valet exubérant, d'une petite amoureuse au zèle infirmier, d'un médecin à la morale crispante (Olivier Constant, parfait). Philippe Adrien adapte et met en scène Tchekhov avec le juste dosage de respect et de fulgurante modernité. Il dirige à la perfection ses acteurs, utilisant Scali Delpeyrat (Ivanov) comme une page blanche sur laquelle viennent s'imprimer ou se fracasser les autres personnages. Le reste de la distribution, Alexandrine Serre (l'amoureuse Sacha) en tête, joue sa partition avec un brio sans esbroufe, à l'image de ce joueur de bridge maladif (Julien Villa, halluciné) qui hante la pièce comme un remords lancinant.
M. Fts
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« Les fleurs reviennent à chaque printemps, les joies non. » Triste constat d'Anna, qui cède chaque jour un peu plus de terrain à la tuberculose qui la ronge. Elle tente de trouver auprès de son mari, Ivanov, les forces de continuer à se battre. Mais ce dernier ne lui est d'aucun secours. Il voit ses rêves partir en fumée… Terrassé par les dettes, sa femme ne lui inspire plus que pitié. Mais il lui faut toujours trouver la force d'avancer. Presque malgré tout. Son salut pourrait venir de la jeune et belle Sacha, à moins que le peu de vie qui l'habite encore ne s'éteigne lui aussi. Le théâtre de Tchekhov est un éternel miroir du monde. Il interpelle immanquablement le spectateur. Entre douceur et violence, l'intensité dramatique que déploie Philippe Adrien s'offre au travers de magnifiques tableaux. Le metteur en scène nous convie à une joyeuse fête du théâtre en y réunissant les ingrédients indispensables. La scénographie, les décors et les lumières sont de toute beauté. Tout est ici réalisé avec une minutie qui captive. On se prend à sourire au beau milieu d'une tragédie, alors que la minute suivante sera à l'opposé. Une belle réussite en somme. Côté jeu, les comédiens insufflent les passions, les émotions et les doutes des personnages de Tchekhov. Ils en sondent avec délectation toute la profondeur. Scali Delpeyrat est un Ivanov vivant dans une tour d'ivoire. Il livre une prestation élégamment centrée sur l'intériorité et l'incommunicabilité de son personnage. Face à lui, Florence Janas est une déchirante Anna qui finira par baisser les armes devant sa rivale Sacha, campée par Alexandrine Serre dont la fraîcheur nous a charmés. L'excellent Etienne Bierry est un impeccable Lebedev. Il ne faudrait pas oublier de citer Jean-Pol Dubois et le jeune Julien Villa qui montre une jolie présence. Ce spectacle de qualité vous fera plonger la tête la première dans l'univers de Tchekhov.
Dimitri Denorme, 8/10/08
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A NOUS PARIS
Après le succès de La Mouette, Philippe Adrien s'attelle avec élégance à la pièce la plus singulière de Tchekhov: une œuvre aux tonalités âpres disséquant la psyché troublée d'un propriétaire terrien sans le sou dépressif, égoïste, solitaire, et piètre joueur de cartes avec ça! Antihéros par excellence, Ivanov cristallise une forme de mélancolie coupable: comment est-il devenu cet homme au mental de porcelaine, geignard, persuadé d'être vieux à 35 ans ? A partir de ce cas clinique, « le type même du sujet masculin des temps modernes », le metteur en scène (et cotraducteur avec Vladimir Ant) puise là la sève d'un spectacle tranchant dans ce qu'il révèle : la perdition d'un homme autant que celle d'une peu glorieuse société.
Tandis que sa femme malade se meurt d'amour pour lui, cet homme jugé sans qualités n'éprouve rien qu'une sorte de vide et de fatigue. Adrien parvient à capter ce spécimen de complexité ciselée à même le nerf du substrat humain, bien aidé en cela par son interprète principal (Scali Deylperat) qui, des inflexions de la voix souvent blanches aux articulations du corps incarne en sourdine en sourdine un désespoir de tous les instants. Il est encadré par une talentueuse procession de comédiens (Vladimir Ant, Jana Bittnerova, Olivier Constant, Thomas Derichebourg, Jean-Pol Dubois, Florence Janas, Alexandrine Serre, Julien Villa, Lisa Wurmser, Emilie Lechevalier) où l'on retrouve avec plaisir l'épatant Etienne Bierry, directeur-acteur du Théâtre de Poche Montparnasse. L'idée: donner en partage la singularité d'une perception du monde. Cela pourrait exsuder un sentiment anxiogène mais non: sublimé par des tableaux somptueusement crépusculaires, le drame distille des moments franchement cocasses comme la scène du mariage virant à la débâcle façon Kusturica ! L'histoire avance sur la corde, au gré des confrontations entre des personnalités très contradictoires (le combinard, le bougon, l'oiselle de l'"amour actif " ).
Montée du libéralisme, déclin de l'aristocratie, bouffonnerie tragique d'une société tsariste gangrenée par l'ennui, la cupidité et l'antisémitisme... C'est tout un contexte historique qui s'inscrit en creux dons cet exercice de style où le poids du sujet n'écrase jamais la proposition esthétique. On émerge de cette force fantomatique comme au retour d'une plongée au cœur d'une matière en fusion. L'un des plus beaux spectacle de cette rentrée.
Myriem Hajoui
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La traduction de Philippe Adrien et Vladimir Ant ? Tonique et décapante. La mise en scène ? Intelligente comme toujours avec Adrien. Florence Janas, Alexandrine Serre, Etienne Bierry, Jean-Pol Dubois? Irréprochables.
Jacques Nerson
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La Chute
Philippe Adrien met en scène Ivanov et crée l'illusion du drame tchekhovien. Tragédie russe de la fin du XIX siècle, la pièce surprend tant elle s'adapte aux problématiques individuelles de notre époque.
Envahi par les affres de la mélancolie un homme souffre. Propriétaire et chef de famille, il doit aussi affronter la faillite, la maladie de sa femme, les revendications de ses ouvriers. Il ne peut pas, ne peut plus assumer ses lourdes taches. Conscient de son état, les jugements et les attentes de ses proches deviennent un supplice. Il lui faut fuir. Chaque soir, il se rend chez une famille voisine pour y retrouver leur fille. Elle, une fleur au goût de la rosée du matin, est ce qu'il a perdu : un souffle de vie.
Avec force et volonté, Philippe Adrien dépeint la vacuité des personnages. Tour à tour, le plateau de la Tempête accueille les foyers de chaque famille. Large et profond, il permet de reproduire aisément l'espace de leur maison. Lieu du quotidien et de l'intime, les personnages s'y heurtent les uns aux autres. Ils tissent ainsi la trame du drame. Les sublimes décors informent quant aux différences sociales et culturelles des deux familles. Les comédiens, au jeu puissant et sincère, interprètent merveilleusement le texte et nous transportent dans leur méandre intérieurs. Cette pièce, fascinante par sa beauté, troublante par la justesse du mal qu'elle expose, est un véritable joyau théâtral.
A ne surtout pas manquer...
Sabine Pinet
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Souhaitant rendre à Tchekhov sa vérité, sa simplicité et sa vigueur en français, Philippe Adrien a retraduit Ivanov en compagnie de Vladimir Ant et en propose une très belle mise en scène.
Ingrat oublieux aux yeux de sa femme qui se consume de passion pour lui, monstre froid pour le médecin de celle-ci qui déguise son amour pour sa patience sous les oripeaux moralisateurs du grief incessant, raté sans ambition ou impuissant incapable d’honorer ses dettes, Ivanov n’est qu’une trace, la présence de son absence ou de son souvenir, un fantôme, un fantasme, une âme morte, un sujet vide qui n’est que ce que les autres disent qu’il est ou regrettent qu’il ne soit pas. Cet homme fatigué, persuadé d’être vieux à trente-cinq ans, s’ennuie à mourir et ne trouve nulle part les solutions de ses interrogations matérielles, sentimentales, existentielles et métaphysiques. Scali Delpeyrat, le visage blafard et les gestes en saccades d’une marionnette impuissante, campe Ivanov dans la vérit&eacu